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"Écrire... c'est concurrentiel de Dieu", affirmait Duras. De fait, dès ses premières publications, l'auteure semble obsédée par cette figure insaisissable. C'est, d'ailleurs, à une véritable cérémonie mystique qu'elle convie ses lecteurs quand - dans l'exergue de La Douleur - elle formule la requête suivante : "apprenez à lire, ce sont des textes sacrés".
Jusqu'à présent, la critique a eu tendance à étouffer "la résonnance de sa quête d'infini" et à mépriser la portée métaphysique d'une écriture ardente qui cultiva, inlassablement, la passion de l'absolu. Se rapprochant ainsi de l'élégie racinienne ou du vertige pascalien, dont Duras se réclamait.
Pour autant, loin de nous l'intention de sanctifier la romancière. Sur la question religieuse, comme sur toutes les autres, elle n'apporte aucune réponse définitive. Elle ne se veut ni modèle moral, ni porte-drapeau, mais entend questionner l'instance mystérieuse de Dieu dans une démarche toute personnelle.
Duras, une nouvelle mystique ?
S'il est possible de la qualifier de "mystique", c'est uniquement en élisant pour cet appellatif la définition qu'en donne Michel de Certeau dans La Fable mystique :
"Est mystique celui ou celle qui ne peut s'arrêter de marcher et qui, avec la certitude de ce qui lui manque, sait de chaque lieu et de chaque objet que ce n'est pas ça, qu'on ne peut résider ici, ni se contenter. Le désir crée un excès. Il fait aller plus loin, ailleurs. Il n'habite nulle part."
On ne saurait mieux décrire la trajectoire d'une femme qui prétendait ne pas avoir de racines ("je ne suis née nulle part") et dont la vie fut celle d'une éternelle nomade :
"Je n'ai jamais été là où j'aurais été à l'aise, j'ai toujours été à la traîne, à la recherche d'un lieu, d'un emploi du temps, je ne me suis jamais trouvée là où je voulais être." (La Vie matérielle)
Comme sa mendiante de Savannakhet qui - dans L'Amant - cherche à "descendre vers la fin", Duras "prend la direction du tournoiement du monde" pour enfin (qui sait ?) s'endormir en riant, "rassasiée d'une nourriture infinie". C'est ce perpétuel élan vers l'inconnu qui est intéressant, chez l'écrivain, et qui invite à nous interroger sur ce qui se cache derrière cette entité sans cesse convoquée dans ses textes : Dieu.
Duras et Dieu, une relation ambigüe...
Le sacré de Marguerite Duras n'est pas l'affirmation d'une allégeance à une quelconque croyance mais l'expression d'un doute, d'un paradoxe fondateur. Comme toujours, sa position à l'endroit de Dieu - cette figure qu'elle qualifie par ailleurs "de magnifique, d'irremplaçable et d'essentielle" - est fondamentalement paradoxale.
De même qu'au sujet de son travail, elle déclarait "j'ai beaucoup parlé de l'écrit mais je ne sais pas ce que c'est", elle évoquait ainsi son attitude face à l'idée mystérieuse de Dieu : "je ne crois pas en Dieu mais j'en parle tout le temps."
Au regard de ces quelques réflexions, on pourrait définir Duras comme une "chrétienne sans Dieu". Comme, dans l'ordre de la politique, elle se déclarait "militante du non militantisme". On est là dans le lieu de prédilection de la romancière, là où tout système de valeurs s'exclut, où tout ordre imposé, préétabli, s'efface et où elle se dresse en "infatigable contrevenante".
... Et une contradiction indépassable
Encore une fois, Duras brouille les pistes. Témoin ce qu'elle écrit à Madeleine Alleins en 1984 : "Est-ce que vous croyez que "Je crois en Dieu" ou "Je ne crois pas en Dieu" ne soient pas de même nature ? Que la différence entre ces deux assertions résiderait seulement dans la traduction personnelle du mot ?"
Au moment de la parution de La Pluie d'été, Duras tente de surmonter cet apparent antagonisme croire/ne pas croire en proclamant : "Ne pas croire en Dieu, c'est une croyance. C'est celle d'Ernesto. Donc c'est la mienne." Dès lors, il nous apparaît - pour reprendre le titre d'un ouvrage de Jean Daniel - que l'auteure s'est constamment tenue dans "une religieuse incapacité de croire".
Finalement, rien de définitif ne peut être avancé quant aux positions de Duras vis-à-vis du sacré. Si ce n'est (peut-être) que s'interroger sur Dieu, c'est être nécessairement dans une recherche de sens à la vie, au monde. Duras ne pouvait pas ne pas interpeller cette instance, forme suprême de l'absolu insondable, dans la mesure où pour elle "écrire, c'est l'inconnu qu'on porte en soi : c'est ça qui est atteint. C'est ça ou rien." (Écrire)
C'est pourquoi Duras aura, sans relâche, invoqué cette figure énigmatique. Car si comme le déclare Nietzsche "Dieu est mort", nous pensons avec Éric-Emmanuel Schmitt qu'il "subsiste pour le moins sous la forme de sa question."
Citations tirées de l'ouvrage Duras, Dieu et l'écrit sous la direction d'Alain Vircondelet
